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dimanche 18 juin 2017

The City & The City..........un roman de China Miéville

Titre : The City & The City
Auteur anglais : China Miéville
Première édition en 2009
Catégorie : roman de science-fiction (uchronie et polar)
480 pages chez Pocket

Photo du livre

Quelqu’un qui jetterait rapidement un coup d’oeil à cette ville croirait voir une ville occidentale comme une autre, sans rien de très original. Pourtant elle possède une particularité unique au monde : sur son territoire, deux villes entremêlées l’une dans l’autre cohabitent. Beszel et Ul Qoma, deux villes ayant chacune le statut d’Etat. Notez bien que je ne vous parle pas d’une ville coupée en deux par un mur, comme ce fut le cas pour Berlin. Aucune frontière physique ne sépare en effet Beszel et Ul Qoma. Non, pour distinguer les espaces appartenant à l’une ou l’autre, les gens apprennent à distinguer l’architecture, les tons de peinture ou encore le style vestimentaire des passants. Une frontière physique serait d’autant plus impossible que les deux villes s’interpénètrent : dans un même quartier certaines rues dépendent de Beszel, d’autres de Ul Qoma, et il arrive même que la limite se trouve au milieu de la rue, séparant ainsi administrativement le côté gauche du côté droit. Plus complexe encore, de nombreux espaces appartiennent aux deux villes.

Comment dès lors respecter une telle frontière me direz-vous ? C’est pourtant bien ce que doivent s’efforcer de faire les habitants des deux villes au quotidien. Car il est strictement interdit de la traverser (à moins de bénéficier d’un visa, et d’emprunter alors une zone spéciale, dénommée “unicité”). Pour aller jusqu’au bout de l’absurde, sachez qu’il est même interdit de regarder l’autre ville (interdiction qui porte aussi bien sur les constructions que les habitants). Chaque côté doit donc s’efforcer d’ignorer l’autre. Le casse-tête se pose notamment pour les rues partagées : piétons et voitures doivent parvenir à éviter les éléments étrangers, sans pour autant leur témoigner ostensiblement un regard.

On dit ainsi qu’on “évise” l’autre ville. Cela s’apprend dès le plus jeune âge, et aucune tolérance n’est accordée aux habitants de longue date : s’ils sont surpris à regarder leurs voisins étrangers, la “Rupture” (une police spéciale) leur tombe dessus et les fait disparaître à tout jamais. Pour les touristes la tolérance est plus grande, mais un stage de formation de deux semaines est tout de même requis. Cela ne vous étonnera donc pas d’apprendre qu’ils sont peu nombreux à venir passer ici leurs vacances !

Oui, tout cela nous paraît absurde et intenable. Mais cela fonctionne pourtant comme une machine bien huilée, et ce depuis des siècles. Sauf que… ce roman débute avec la découverte d’un cadavre. Cadavre trouvé à Beszel, mais tué à Ul Qoma. Il y a donc eu une “rupture” : quelqu’un a illégalement franchi la frontière invisible pour déplacer le corps. Notre inspecteur, Tyador Borlú (ressortissant de Beszel), s’attend donc à être dépossédé rapidement du dossier ; la Rupture prendra vraisemblablement le relai. Mais en attendant, il compte bien avancer le plus possible sur ce dossier. Un dossier qui pourrait toucher aux fondements culturels mêmes des deux villes : la victime travaillait sur un chantier archéologique, sur des ruines qui datent d’avant la scission du territoire en deux villes distinctes. Plus étrange encore, la victime faisait partie des adeptes de cette curieuse théorie qui avance l’existence d’une troisième ville, cachée de tous.

Une enquête qui vous permettra d’explorer les confins de ce territoire unique au monde !

Fantastique ! Voilà tout ce que j’aime en SF. Ce concept des deux villes qui s’ignorent est absolument génial. Non seulement on se demande comment une idée pareille a pu germer dans l’esprit de Miéville, mais en plus j’applaudis sa capacité à étirer l’idée sur un roman complet, et surtout à rendre cela cohérent.

Miéville ne fait pas de parallèle explicite avec notre société. A aucun moment il m’a semblé qu’il visait une pratique ou un territoire en particulier. Il laisse donc nos cerveaux fermenter avec cette idée. A nous, lecteurs, de nous poser LA question : “mais dis donc, ne serais-je pas moi aussi amené à éviser ?”

Et la réponse est oui. Surtout en ville : lorsque je me dirige vers ma station de métro, je prends soin de ne pas croiser le regard des dizaines de personnes que je croise sur mon chemin, j’accorde un regard de politesse aux personnes qui mendient, mais cela doit être rapide ; dans la station, là encore nous nous mettons tous en ordre de bataille pour attendre le métro, mais surtout je dois faire comme si je ne voyais pas mes voisins, et n’entendais pas leurs conversations téléphoniques. Une fois dans la rame, coincé entre une paire de bras (je fréquente la 13 tous les jours !), un type qui pue, et des valises, je dois surtout faire comme si je ne voyais personne. Mais bien sûr on fait seulement “comme si”. Car en réalité on voit tout le monde, ce qui est bien nécessaire pour ne pas marcher sur les pieds des gens et les éviter dans les couloirs. Exactement, donc, comme dans The City and The City, car Miéville nous montre bien que les habitants sont forcés de prendre en compte l’existence de l’autre ville, sans pour autant en témoigner ostensiblement.

Son concept illustre ainsi la puissance de la norme sociale. Il y a tant de choses que dans notre quotidien nous appliquons par simple respect de la norme, sans même s’en rendre compte, tant nous l’avons assimilé et incorporé. On pourrait croire qu’on est ici dans un cas plus farfelus, mais pas tant que cela. Car le respect d’une frontière – et même d’un État – repose bien souvent sur une adhésion du peuple à son égard (à moins d’utiliser la force, ce qui ne fonctionne jamais très longtemps). On est clairement dans une logique de pacte social. Dans ce roman, d’ailleurs, on comprend bien que la police de la Rupture, même si elle semble menaçante au premier abord, serait très vite débordée si les deux peuples décidaient soudainement qu’ils en avaient assez de ce manège. Ce système ne perdure que grâce à leur consentement.

Miéville aime décidément les idées farfelues, et pour cette raison je lirai de nombreux bouquins de cet auteur. Mais malheureusement, la force de ses idées n’est pas suivie par une histoire et des personnages de qualité. Ce constat, je l’avais d’ailleurs fait aussi pour son bouquin Légationville (accéder ici à mon article), qui nous présentait un concept linguistique fabuleux.

L’histoire m’a déçu, car j’en attendais bien plus. Certes Miéville parvient à créer du suspens, à nous faire tourner les pages à toute vitesse pour découvrir le fin mot de l’histoire. Mais la résolution de l’intrigue n’est justement pas à la hauteur. Avec ce meurtre d’une étudiante en archéologie et cette légende d’une troisième ville, je pensais que l’univers mis en place allait être questionné, et que le dénouement permettrait de le voir sous un nouvel angle. En réalité, cette enquête est avant tout un prétexte pour permettre au lecteur de naviguer dans cet univers, afin de l’apprécier dans son ensemble. J’ai par ailleurs été étonné que l’on n’en apprenne pas plus sur l’historique de cette scission du territoire en deux villes. L’existence de fouilles archéologiques auraient pu servir l’auteur en ce sens. Cela donne en fait l’impression que Miéville a posé en début de roman toutes les questions qu’il espérait lui-même résoudre pour atteindre une intrigue parfaite, mais qu’au fil de la plume il n’est pas parvenu à trouver les bonnes solutions. Vraiment dommage.

Déception qui porte également sur les personnages, puisque notre héros, l’inspecteur Tyador Borlú, sert avant tout de véhicule au lecteur pour se déplacer dans les deux villes. On ne sait strictement rien de lui, si ce n’est qu’il a deux amantes, que l’on ne rencontre d’ailleurs pas à un seul instant. Il semble n’éprouver quasiment aucune émotion, même lorsqu’il est en difficulté. Seule l’excitation liée à son enquête lui donne un peu d’humanité. Pourtant le contexte se prêtait à mon avis à un approfondissement du personnage : Miéville aurait pu nous montrer des souvenirs de son enfance, lorsqu’il apprenait à éviser (car les plus jeunes ont évidemment plus de difficultés à ce niveau-là), ou creuser un peu plus ce qu’il pense de cette scission en deux villes (car si l’on comprend qu’il y a des courants politiques subversifs qui s’y opposent, on sait en revanche peu de choses concernant l’avis du plus grand nombre : éviser l’autre ville semble être une évidence, jamais questionnée, même en privé). Surtout, Miéville aurait dû attribuer des émotions à son personnage au cours des différentes péripéties du roman, car même dans les pires situations, on a l’impression que l’inspecteur ne reste avant tout qu’un curieux, sans peur, ni joie ni tristesse, avant tout avide d’apprendre la suite de l’histoire ; comme s’il n’était dans le fond que le miroir du lecteur.

mon impression

On passe là à côté d’un chef d’oeuvre : Miéville a des idées absolument brillantes, qu’il parvient à utiliser pour créer des univers fascinants. Mais quel dommage qu’il ne soit pas capable de créer des personnages intéressants, et une intrigue captivante.

Je suis toutefois dur sur les personnages et l’histoire, car l’on aimerait tant que Miéville atteigne le plus haut niveau sur tous les tableaux. Mais en réalité l’histoire reste passable, et l’on ressent même un certain suspens. On arrive donc à se contenter de cette histoire, et à se concentrer sur les idées, qui constituent clairement la valeur ajoutée de Miéville.

Des idées comme celles-ci, peu d’auteurs parviennent à en avoir, et à parvenir à les mettre en scène. Et rien que pour cela, Miéville marque clairement l’histoire de la science-fiction. Ceux qui aiment le genre ne peuvent donc passer à côté d’un texte pareille ; il est absolument incontournable. J’ai ici pris soin de détailler les points qui n’allaient pas, estimant que c’est mon devoir de blogueur de ne pas vous faire croire que ce roman serait parfait. Mais pour autant, à tous les amoureux de la science-fiction, je dis : COURREZ VOUS PROCURER CE ROMAN !

Vous vous plairez bien dans cette ville, je vous en fais la promesse. Séjournez plutôt à Beszel, la météo y est réputée plus clémente !


Roman disponible chez Pocket

4 commentaires:

  1. Retour intéressant, l'idée de base est passionnante c'est vrai ! J'aime les choses qui frisent l'absurde, comme ces deux villes. Dommage que l'histoire et les personnages tiennent moins bien. Mais je note tout de même le livre dans mes envies.

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    1. A mon avis ce livre ne peut pas déplaire. Il est facile à lire et il y a un certain suspens, donc tu ne prends pas trop de risques.

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  2. Même avis que toi, hormis le fait que les persos et l'intrigue m'ont trop déçu pour que je porte le roman aux nues.
    Après, il faut être honnête, l'idée de départ et la travail d'équilibriste de l'auteur forcent le respect.

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    1. Exactement ça. J'ai fait un café littéraire spécialisé sur Miéville il y a 10 jours, et pour chacun de ses bouquins les gens disaient qu'il a des idées excellentes, mais qu'il se loupe sur l'histoire et les personnages. C'est dommage, d'autant que les idées ne sont pas forcément aussi bonnes que dans Légationville et The City and The City. Donc j'hésite à lire ses autres ouvrages. Tu en as lus d'autres toi ?

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