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mardi 11 juillet 2017

Mes vrais enfants..........un roman de Jo Walton

Titre : Mes vrais enfants
Auteure britannique : Jo Walton
Première édition en 2014
Catégorie : roman de science-fiction (uchronie)
342 pages

Photo du livre

Suis-je Pat ou Trish ? se demande Patricia, cette femme âgée en maison de retraite. Les souvenirs de son enfance sont clairs et uniques, mais dès qu’elle se souvient de sa vie adulte, elle a en mémoire deux histoires : un monde dans lequel elle a épousé Mark, cet étudiant en philosophie qui l’impressionnait tant, un autre dans lequel elle a brisé ses fiançailles.

Se marier ou non avec Mark, un choix crucial qui débouche sur deux vies complètement différentes. En refusant le mariage, elle devient Pat, une intellectuelle libérée, qui va connaître le grand amour avec une femme, et fonder une famille hors normes. Un grand bonheur, qui s’inscrit en profond décalage avec une société violente (conflits nucléaires, terrorisme). Au contraire, en épousant Mark, elle s’engage dans une société bien plus gaie, mais dans laquelle elle connaît un destin plus malheureux : elle devient une femme aux foyer, déconsidérée par son mari, et sans cesse obligée de se soumettre à ses choix.

Deux destins, chacun avec leurs moments de joie et de tristesse.

Un engagement féministe

Etre une femme au milieu du XXème siècle, voilà presque le sous-titre de ce roman très féministe. Car en choisissant de nous montrer ces deux vies, Jo Walton nous montre qu’une femme née en 1926 a le choix entre subir le mariage et la domination masculine qui s’y rattache, ou de tenter le destin d’une femme libre, chargé d'embûches, puisque la société n’est clairement pas faite pour les femmes non mariées, et encore moins lorsqu’elles sont lesbiennes.

Mark est un mari exécrable. Il déconsidère en permanence son épouse, sans voir qu’elle est en réalité au moins aussi compétente que lui. Tout au long de leur vie commune, c’est toujours à Patricia de se plier aux choix de son mari. Il lui impose plus ou moins la date du mariage, ainsi que le changement de prénom (elle devient “Tricia”, après qu’une amie de Mark a trouvé que son diminutif de l’époque, “Patty”, faisait trop penser à “du pâté en croûte”). Une femme mariée n’a par ailleurs pas le droit de travailler à la fin des années 1940. Elle doit donc renoncer à son travail d’enseignante, qui lui plaisait pourtant beaucoup. Et dès que Mark entrevoit une opportunité professionnelle dans une autre région d’Angleterre, elle doit accepter de plier bagages et d’abandonner tout ce qu’elle avait construit. Violence psychologique donc, mais aussi physique. Car régulièrement Mark revient du travail avec une bouteille de vin, toujours synonyme de rapport sexuel imminent, très désagréable et douloureux pour Tricia. Elle doit procréer, pour respecter la volonté de Dieu. Et ce, quitte à enchaîner les fausses couches et les enfants morts-nés. Elle aura finalement quatre enfants.

Pat, quant à elle, la Patricia qui a refusé Mark, se libère complètement : elle devient lesbienne, passe ses étés à Florence avec sa compagne Bee, et devient auteure de guides touristiques sur les villes italiennes. Le regard féministe de Jo Walton ne disparaît toutefois pas dans le récit de cette seconde vie, puisque nous découvrons alors toutes les difficultés que deux femmes lesbiennes rencontrent dans une société clairement machiste. Au début de leur vie de couple, elles ne peuvent pas acheter de maison, car l’emprunt est refusé aux femmes. Avoir des enfants relève par ailleurs du combat acharné : ne pouvant pas encore bénéficier d’insémination artificielle, elles décident de coucher l’une et l’autre avec un ami de confiance, Michael, le photographe qui illustre les guides de Pat. Elles auront ainsi trois enfants, élevés par deux mamans. Toute leur vie, les questions de reconnaissance légale des enfants, et donc de responsabilité juridique et d’héritage, soulèvent des problèmes.

Vous l’aurez compris, l’engagement de l’auteure finit par dépasser le seul cadre féministe, pour s’élargir aux droits des hommosexuels, et même au-delà, puisque Jo Walton nous met à deux reprises face à des familles composées de trois parents. Jo Walton fait donc éclater la vision traditionnelle de la famille, pour mieux nous montrer à quel point la société et ses lois imposent aux gens une vision de la famille.

Deux femmes libérées

Lorsque Patricia fait le bilan en maison de retraite, elle tire des conclusions assez caricaturales sur ses deux vies : il y aurait ainsi une vie de bonheur pur d’un côté, et de l’autre une vie de souffrance. Propos assez étrange, car je n’ai pas ressenti cela. Certes Tricia souffre énormément au début de son mariage, mais elle parvient peu à peu à s’émanciper : comme elle n’a pas le droit de travailler, elle profite de ses journées pour s’engager dans la vie associative locale ; de file en aiguille elle en vient à s’émanciper sur le plan intellectuel, et à comprendre que Mark est un sal type. Pour que Matt cesse de lui imposer des grossesses régulières, elle décide même de prendre secrètement la pilule (grâce à un médecin complaisant, car il faut théoriquement l’accord du mari !). Ses enfants lui donnent également beaucoup de bonheur, d’autant qu’ils finissent clairement par prendre parti pour leur mère, au détriment de leur père.

Du côté de Pat et Bee, il est clair que c’est plus ou moins le bonheur total. Certes la société leur inflige beaucoup de difficultés, et parfois de grands malheurs, mais leur amour reste intact. Trop intact, même. Je l’ai trouvé parfois artificiel, tant il survivait aux aléas de la vie. Pas une dispute, pas même une divergence de point de vue à un moment, cela m’a un peu gêné.

Une intrigue centrée sur l’uchronie, en guise de prétexte narratif

En toile de fond Jo Walton nous dépeint deux XXème siècles différents. Le choix de Patty de se marier ou non a-t-il à lui-seul influé sur le cours de l’Histoire ? Aucune réponse ne nous est donnée, et à vrai dire on s’en moque éperdument.

Ne lisez d’ailleurs pas ce roman pour ses aspects uchroniques : il ne s’agit-là que de décors, qui influencent certes les destins individuels, mais qui restent mineurs dans l’intérêt de ce roman. Pourtant, lorsque dans le premier chapitre Patricia, en maison de retraite, s’interroge sur l’authenticité de ses deux vies, Jo Walton laisse entendre que l’uchronie pourrait être au coeur de l’intrigue. Mais n’y prêtez finalement pas trop attention. De même, n’espérez pas un dénouement à couper le souffle : cette bifurcation de l’histoire en deux destins différents n’est qu’un prétexte pour nous montrer la vie de ces deux femmes. Savoir si l’une est vraie et l’autre non n’a strictement aucune importance.

Un rythme parfois un peu essoufflant

On avance un peu à marche forcée, ce qui est parfois un peu déconcertant, d’autant que Jo Walton choisit de nous montrer absolument tout de ces deux vies. On aimerait par moment reprendre notre souffle, pour mieux avoir le temps d’absorber les nouvelles informations, et apprécier certains temps forts. Je me suis par exemple complètement emmêlé les pinceaux dans les noms des enfants et petits-enfants.

Toutefois, j’hésite à en faire un défaut de ce roman. Car cela permet aussi de ne pas avoir le temps de s’ennuyer, et cela reflète également le côté “express” d’une vie humaine.

mon impression

Deux portraits magnifiques, touchants, et engagés en faveur des droits des femmes et des homosexuels. Ce roman se lit par ailleurs avec une grande facilité.

Ayez toutefois en tête que la SF est ici secondaire, et que l’auteure aurait même pu s’en passer. Jo Walton aurait en effet pu procéder de la même manière qu’Eric-Emmanuel Schmitt dans La Part de l’autre : se contenter de présenter côte à côte deux portraits, sans les relier d’aucune façon que ce soit, si ce n’est pas leur enfance commune.


Roman disponible chez Denoël dans la collection Lune d’encre

8 commentaires:

  1. J'en garde un très bon souvenir: Une lecture réjouissante sans ombre au tableau.

    "le côté “express” d’une vie humaine" voilà une remarque qui me plaît beaucoup pour ce roman.

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    1. "Coté express d'une vie humaine" qui me plonge pour ma part dans une sorte de mélancolie. Cela me fait cet effet dans quasiment tous les livres qui retracent une vie complète : voir quelqu'un mourir, qu'on a pourtant vu si jeune en début de roman, ça nous rappelle que nous aussi ne sommes que de passage sur ce monde. Mon propos est certes un peu bateau, vu et revu, mais il n'empêche que je me prends au piège à chaque fois.

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  2. Très bonne découverte pour ma part aussi. Une belle plume avec une histoire forte accompagnée de thèmes engagés.

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  3. Gros coup de coeur pour ma part.

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    1. J'attends de voir ce que le jury de planète SF en dira dans quelques mois ! Pour ma part c'est actuellement le seul roman de votre short list que j'ai lu. Il mérite en tout cas bien d'y être.

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  4. Je suis la seule à avoir des bémols. J'ai apprécié, je trouve que c'est un bon roman de SF mais pas tant que cela....

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