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mercredi 17 mai 2017

Compagnie des loups (La)..........un recueil de nouvelles d'Angela Carter

Titre : La compagnie des loups
Auteure anglaise : Angela Carter
Première édition en 1979
Catégorie : recueil de nouvelles de contes (fantasy)
192 pages

Photo du livre

Sans aucun doute, vous vous souvenez de tous ces contes qu’étant petit vos parents vous ont lus au coin du feu, ou en vous bordant le soir avant un profond sommeil. Ces mêmes contes vous les avez vus adaptés dans quantité de formats : dans des livres imagés, au cinéma, en dessin animé, à l’opéra, parfois même en enregistrement sonore. En somme pour chacun d’eux vous connaissez déjà plusieurs variantes. Le petit chaperon rouge qui meurt parfois digéré par le loup, mais qui parfois est sauvé par le chasseur. Les épouses de Barbe bleue parfois assassinées, parfois sauvées, parfois parquées dans un gynécée.

Mais croyez-moi, peu importe le nombre de versions que vous connaissez déjà de ces contes, celles-ci vont vous surprendre ! Car dans ce recueil de nouvelles, Angela Carter s’amuse à réécrire ces contes avec un regard radicalement différent, empreint d’ironie, d’érotisme et de féminisme. Ce recueil vous offre entre autre des réécritures du Petit chaperon rouge (nouvelles “La Compagnie des loups” et “Le Loup-garou”), de Barbe bleue (nouvelle “le Cabinet sanglant”), de La Belle et la Bête (nouvelles “M. Lyon fait sa cour” et “La jeune épouse du tigre”), de Dracula (nouvelle “la Dame de la maison d’amour”) ou encore du Chat botté (nouvelle du même nom).

Angela Carter va loin dans l’exercice de réécriture, en nous proposant même parfois deux réécritures différentes. C’est l’exemple du Petit chaperon rouge, qu’Angela Carter nous présente d’abord dans la nouvelle “La Compagnie des loups”, avant de nous le faire relire dans la nouvelle “Le Loup-garou”, avec un angle d’approche radicalement différent. Manière de nous dire “Vous avez vu ce que je fais du Petit chaperon rouge, mais attendez un peu, nous allons aller encore plus loin !”. Et on a ainsi le droit à une courte nouvelle avec une chute aux antipodes de la première. Je ne peux pas vous révéler leur fin respective, car cela vous gâcherait tout, mais ayez simplement en tête qu’avec ces deux versions, vous aurez des conclusions immorales au possible, et très sexuelle dans l’une des deux.

Ce jeu de grands écarts m’a pour ma part fait beaucoup rire. Certes les histoires qui soutiennent ces contes sont glauques au possible, et sont donc censées nous faire frémir. Mais on les a en fait tellement incorporées depuis notre prime enfance, qu’on ne ressent plus aucune terreur : avec Angela Carter, lorsque je débute la Belle et la Bête, je ne me demande pas si la Belle va se faire manger par la bête, ou si elle va devoir vivre recluse toute sa vie dans ce sinistre château. Non, je me demande plutôt comment Angela Carter va encore se débrouiller pour tordre l’histoire : la Belle va-t-elle tuer la Bête ? La Belle va-t-elle coucher sauvagement avec la Bête dès le premier soir ? Tout est possible. Dès que l’on a identifié quel conte d’origine sert d’appui à sa nouvelle, le jeu consiste ainsi pour le lecteur à se demander quelles modifications l’auteure a-t-elle entreprises.

Je le disais plus haut, le regard d’Angela Carter est ici féministe. Le lecteur saisit ainsi à quel point les contes d’origine ont été pensés et écrits par des hommes, ou bien par des femmes bien imprégnées de la domination masculine. Angela Carter réécrit en effet ces contes en donnant aux personnages féminins beaucoup plus d’intelligence et de désirs propres. Alors que le petit chaperon rouge n’est bon qu’à se faire engloutir dans la version de Perrault, ici il parvient à se défendre et à détourner l’histoire à son profit. Autre exemple : dans la réécriture de Barbe bleue, la jeune mariée n’est cette fois pas sauvée par ses frères, mais par sa mère, véritable héroïne de roman d’aventure. De même j’ai apprécié que dans les deux versions de La Belle et la Bête présentées ici, la Belle ressente veritablement de la répugnance pour la Bête, et qu’il n’y ait pas de conclusion à l’eau de rose. Pour rappel, dans le texte de 1757, écrit par Jeanne Marie Leprince de Beaumont, la Belle en arrive à oublier la laideur de la Bête, au profit de la beauté de son âme (la Belle, quant à elle, a évidemment le devoir d’être un canon de beauté du début jusqu’à la fin). Avec Angela Carter, les sentiments à l’oeuvre sont complètement différents : dans “M. Lyon fait sa cour”, la Belle ressent surtout de la pitié pour la Bête, et dans “La jeune épouse du tigre”, on a le droit à un cocktail bien différent encore, mais je préfère vous en laisser la surprise !

J’ai même été étonné qu’Angela Carter n’aille pas plus loin en matière de féminisme. Pourquoi l’épouse de Barbe bleue a-t-elle nécessairement besoin du secours de sa mère pour survivre ? Pourquoi dans le “Chat Botté” la jeune princesse n’est-elle pas davantage à la manoeuvre dans les tentatives du chat pour organiser des rencontres amoureuses avec son maître ? De manière quasi systématique (sauf dans les deux versions du Petit Chaperon Rouge), j’ai trouvé que les femmes étaient au bord de l’émancipation mais ne l’étaient pas totalement non plus.

mon impression

Vous l’aurez compris, j’ai trouvé qu’Angela Carter nous offrait une relecture de tous ces contes de façon fort originale. Lire une réécriture est toujours intéressant, car cela nous force à réfléchir aux différentes interprétations d’une même histoire, et à ce que l’auteur cherche à nous faire passer comme message en déviant le sens originel du texte. Ici s’ajoute par ailleurs une forme de jeu qui m’a beaucoup amusé. On se demande en permanence ce qu’Angela Carter a bien pu nous préparer comme chute, s’attendant à tout (même si parfois elle ne s’éloigne pas tant que cela du conte d’origine).

Je n’en ai par ailleurs pas dit mot jusqu’ici, mais le style d’écriture est excellent, et participe donc pleinement au plaisir de la lecture.

Pour autant, je ne classe pas ce recueil dans mes lectures inoubliables. Nulle faute de l’auteure. Cela est avant tout une question de goûts : j’ai certes apprécié me replonger dans l’univers de ces contes, je n’ai toutefois jamais été féru de ce type d’imaginaire. J’ai ainsi lu cet ouvrage en admirant essentiellement l’exercice littéraire qu’il représente, et moins par plaisir de la découverte.

Il reste néanmoins que ces nouvelles me marqueront, et qu’elles ne manqueront pas d’alimenter mes conversions et mon imaginaire, j’en suis certain.


Recueil disponible aux éditions Points

1 commentaire:

  1. Merci pour ces impressions de lecture, ce recueil m'a l'air fort intéressant !

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